L'origine du rosé champenois tient autant de l'histoire que de la légende. Une histoire tenace évoque un vigneron débordé, endormi sur son ouvrage, laissant les peaux de raisins noirs macérer bien trop longtemps dans le jus clair. Une autre invoque un moment de rivalité, lorsque les vins rouges tranquilles de Bourgogne menaçaient de détrôner le Champagne comme vin de prestige. Une troisième, plus romantique, place Veuve Clicquot elle-même à l'origine du vin, en 1775.
La vérité, comme souvent, est un peu moins nette. La première preuve tangible de l'existence du Champagne rosé remonte à 1764, retrouvée dans les registres de vente de la maison Ruinart — la plus ancienne maison de Champagne établie au monde — qui mentionnent un envoi comprenant plusieurs dizaines de bouteilles de ce qu'on appelait alors l'Oeil de Perdrix, en référence à sa couleur rose pâle évoquant l'oeil de l'oiseau. Ce vin aurait été élaboré selon la méthode ancienne : les peaux de raisins noirs laissées en contact avec le jus, donnant leur couleur autant par accident que par intention.
Il faudra attendre 1818 pour que quelqu'un parvienne à élaborer un rosé de façon volontaire et maîtrisée. Madame Barbe-Nicole Clicquot, la célèbre veuve à l'origine de la maison Veuve Clicquot, met au point une méthode plus simple pour colorer le Champagne — en intégrant un peu de vin rouge tranquille à l'assemblage blanc avant la seconde fermentation. Cette technique, appelée assemblage, reste aujourd'hui la méthode la plus courante pour élaborer un Champagne rosé, à côté de la méthode plus rare et plus spectaculaire de la saignée, où les peaux macèrent avec le jus pendant plusieurs heures avant le pressurage.